1975. La vague « houliganisme » débarque en France.

C'est en 1975, en marge de la finale de la coupe d'Europe des clubs champions organisée à Paris, que la France découvre avec stupeur le houliganisme. « Un mot qui fait peur » titre la revue Football Magazine à l'époque, qui enquête sur le phénomène au lendemain de la victoire du Bayern sur Leeds (2-0). Un match sous haute tension sur le terrain... et dans les tribunes. La conséquence d'une soirée pourrie (et pourtant, l'UEFA fêtait ce soir-là les 20 ans de la compétition) par le triste spectacle offert par les deux équipes sur la pelouse, et la prestation calamiteuse de l'arbitre français Mr Kitabdjian, dépassé par l'évènement, qui déclenche la colère des fans anglais. Un pénalty (flagrant) non sifflé et un but (valable) refusé, c'en est trop pour la colonie britannique déjà bien chauffée à la bière et au whisky. Bagarres avec les forces de l'ordre, sièges arrachés, et l'émeute qui se propage aux abords du stade après la rencontre, un centre commercial est notamment vandalisé. Le quartier du Parc des Princes ressemble à un vaste champs de ruines après le passage des supporters anglais, ces houliganes qui « n'attendent même pas d'être dans le stade pour tout casser ». La France a peur. Elle tremble et s'inquiète sur ce nouveau fléau importé d'Angleterre, et interroge ses voisins européens pour comprendre le phénomène.

Des fans de Leeds à Paris.

Quand on demande son avis au ministre des Sports belge Denis Howell, l'homme en noir - c'est un ancien arbitre international - adresse un carton rouge direct à la jeunesse anglaise. « Ce ne sont pas nécessairement des supporters, lâche dans son rapport le haut-fonctionnaire. Ils vont là où ils espèrent la bagarre, aux concerts pop, aux sorties de bal. Le football est le cadet de leurs soucis. Mais connaissez-vous plus belle occasion pour eux de faire les vandales que de se masser sur des gradins de stade ? » Une question qui ne reste pas en suspens pour le ministre belge qui énonce les mesures prises dans son pays pour endiguer la violence. Pose de grillage dans les tribunes, interdiction de vente de boissons dans des récipients de verre aux abords du stade, la responsabilité d'un club sur la tenue de ses supporters à domicile et en déplacement. Pour Howell, catégorique, « pareilles scènes [comme celles vues au Parc] sont impensables en Belgique ». On appelle ça prendre le taureau par les cornes et en Italie, la bête est coriace.

Pour Ferruccio Berbenni, correspondant italien pour France Football, le mal est profond dans la Botte. « La vague de houliganisme qui frappa l'opinion européenne à l'occasion de la venue de Leeds au Parc est malheureusement courante dans le Calcio » accuse le journaliste désarmé par l'organisation des tifosi les plus violents. « Ils se rendent au stade en bandes organisées et profitent d'une décision de l'arbitre pour déclencher la bataille. Ils provoquent des émeutes, l'intervention de la police, l'arrêt des matches et la suspension de terrain ». Le constat accable certaines organisations qui se font appeler « Léopards, Tigres, Lions ou Septembre Noir ». C'est dit. Ces groupes sont organisés comme des groupes para-militaires ou terroristes, et le journaliste italien de se souvenir « d'un derby romain où sévirent quantité de matraques, de chaînes, de pierres, un véritable arsenal ! » La violence dans les stades italiens est une monnaie courante. A Rome, à Naples, Milan, « le mal se répand dans toutes les villes », s'alarme Berbenni qui garde encore en mémoire les images (ou les témoignages) des fights entre bandes rivales. « Le Calcio est atteint par la violence, conclut-il en pointant sur la cause réelle du mal. La société actuelle est à la base de cette confrontation, compte tenu des malaises de l'homme moderne ». Peu épargné par la crise, le chômage ou le stress quotidien d'une vie chronométrée, l'homme éprouve un besoin de se défouler pour évacuer les tensions. Et quoi de mieux qu'une arène pour vivre un pur moment de rock'n'roll ? Le journaliste transalpin partage l'avis du ministre belge, et plonge un peu plus le couteau dans la plaie en s'attaquant aussi à l'arbitrage « qui trahit parfois l'esprit des lois par faiblesse ou excès de sévérité, ou par incompétence ». Le mot est lâché, et les dirigeants ne sont pas non plus épargnés, accusés « de réclamer le succès à n'importe quel prix et au mépris du fair-play ». Les joueurs - « ils excitent la foule » - et la presse évidement - « elle n'est pas innocente » - sont également des facteurs aggravants pour chauffer les esprits dans les tribunes. Berbenni appelle à un changement des mentalités pour revenir à des valeurs saines et « donner au football sa véritable dimension » à travers son rôle éducatif et du respect de l'adversaire et des règles. La balle est dans le camp des politiques et des curve.

Contrairement à la Belgique et l'Italie, l'Espagne n'est pas atteinte par le fléau. Les seules images de violence dans un stade espagnol ont lieu sur la pelouse. Le jeu de la Liga est certainement le plus dur en Europe, les blessures graves sont pléthores chaque week-end, or les tribunes respirent le bon vivre. « Pas un seul terrain n'est entouré de fossés ou de grillages, loue Manuel Varela dans Football Magazine. Et aucun n'est protégé par des chiens policiers ». Étonnant sous un régime franquiste. Le pays marche au pas et « rares sont les spectateurs à s'aventurer sur un terrain ». Pour lui, c'est d'abord une question d'éducation (à grands coups de ceinturons). La violence est « le fruit de la télévision et du cinéma » qui portent trop souvent à l'écran des images déviantes, voir de rébellion contre tout ce qui représente l'ordre. Voilà le mal. Tous ces jeunes éduqués à la télé-trash « explosent [par la suite] dans l'anonymat de la foule que ce soit dans les stades ou ailleurs ». Un point de vue tranché sur une jeunesse décadente et immorale « qui attend la moindre étincelle pour allumer une révolte ». Pas de ça en Espagne où la discipline règne parmi les socios. Puis de remettre les compétences du corps arbitral sur la table, véritable nœud du problème houligane. « Il faut leur faciliter la tâche et choisir les meilleurs pour les grandes occasions » lance t-il comme une fléchette dans le dos de Mr Kitabdjian.

Le pauvre arbitre français, absent des débats pour le coup, est malgré lui l'élément moteur qui déclenche l'émeute anglaise au Parc, et alimente les discussions autour d'un phénomène récent en France. Le houliganisme y fait une entrée fracassante devant des millions de (télé)spectateurs hagards face à la déferlante anglaise qui saccage les gradins, et nique la cérémonie de clôture du vingtième anniversaire de la coupe d'Europe. L'UEFA apporte une solution concrète pour enrayer cette chienlit. Leeds United est suspendu de toutes compétitions européennes pour quatre ans. La peine est réduite à deux ans par la suite. Pas sûr que les supporters britanniques aient bien compris le message à l'époque.

Leeds crew vs CRS.

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