Punks et hooligans à Berlin-Est.


La RDA a beau être sous le protectorat du grand frère soviétique et sa capitale protégée par un mur antifasciste, sa jeunesse n'en demeure pas moins hermétique aux mœurs dépravées et à l'agitation qui secoue la société occidentale. 1977, le punk provoque un véritable séisme culturel en Angleterre. L'onde de choc traverse la Manche et se propage partout en Europe jusqu'à semer le trouble dans le bloc d'à côté. A Berlin-Est, les premières crêtes apparaissent dans le quartier de Köpenick, situé au sud de la ville. Une bande de potes qui se réunit au Plänterwald, un club de Treptow où l'on passe de la musique suffisamment dérangeante pour attirer l'attention de la Stasi, peu coutumière à laisser se répandre quelconque mouvement contestataire comme le raconte Jürgen Breski, agent opérationnel à l'époque et spécialiste du mouvement punk à Berlin-Est : « J'ai été recruté à 18 ans dans le régiment Feliz Jachinsky […] et c'est comme ça que je me suis retrouvé dans la division 20. Il y avait différents services. J'ai atterri dans le service 2 qui était chargé entre autres du travail auprès de la jeunesse. Il était chargé de veiller à ce que les supporters de foot restent tranquilles et il s'occupait aussi de ceux qu'on appelait les groupes marginaux […] dont les punks faisaient partie. Avec la scène heavy-metal, les skins et toute la scène d'extrême-droite, dont les supporters de foot. Tout ce qui se développait à l'époque, en fait ». Le régiment Feliz Jachinsky, en hommage au fondateur de la Tchéka, c'est la garde rapprochée de l'Etat et ses dirigeants qui ont l'œil sur tout. Sur les keupons de Köpenick comme sur les supporters de l'équipe du quartier, le F.C Union Berlin, dont les plus virulents versent dans le hooliganisme. Encore un modèle importé de l'Ouest qui crée la pagaille dans les bureaux de la section 2 et des rivalités sportives au sein de la communauté. Michael Boehlke ou « Pankow » pour les intimes - son surnom provient du quartier où il crèche - ancien chanteur du groupe Planlos est au micro : « Au début des années 80, les punks s'entendaient encore avec les gars du BFC, les supporters du club de foot de Berlin-Est, « Dynamo ». Mais les deux clans ne tardèrent pas à s'affronter, la plupart du temps sur Alexanderplatz. Et là, il fallait avoir choisi son camp. Désormais de nouveaux clans se créaient: clubs de foot vs punks, hooligans de l'Union vs hooligans du BFC. Vos potes d'hier pouvaient vous tomber dessus du jour au lendemain »*. Berlin-Est se met à l'heure des villes occidentales et devient une place forte du hooliganisme made in DDR. En cause, la haine partagée entre les fans du Dynamo et de l'Union. Une rivalité qui prend racine au sommet de l'état. Le « Dynano » est soutenu par le Ministère de l'Intérieur et la Stasi. Autant dire pas le club le plus aimé du pays qui enrage sur les mesures prises en haut lieu pour favoriser la domination des protégés d'Erich Mielke, lequel pratique le pillage systématique des meilleurs joueurs du pays. La méthode est agressive et élimine les opposants pour la conquête du titre. Plus modeste le FC Union, l'autre club de la capitale parrainé par l'union des syndicats, apparaît quelconque à côté du grand rival pistonné et tente de survivre avec un palmarès qui se résume à une ligne (coupe de RDA 1968). Les prolos de l'Union subissent la loi des indicateurs sur le terrain et dans les couloirs de la fédé, alors on règle les comptes dans les tribunes pendant les derbies entre les freaks de l'Union et les « brutes épaisses du BFC » toujours d'après Pankow, dont la plupart des membres, très violents, appartiennent à l'extrême-droite. Encore un fléau qui touche le socialisme paternaliste du père Honecker qui observe les affrontements d'un air presque amusé. A se dire que finalement, la RDA, c'était pas si chiant que ça en fait. Pas vraiment à l'abri des courants de la jeunesse en manque d'identité qui s'inspire du modèle britannique en dégueulant sa haine dans les trains et au stade, la musique punk des Namenlos, Alternative 13, Rosa Beton, et les autres groupes du coin en bande sonore. La version nihiliste et no future du marxisme-lénisnisme d'une république pas si tranquille que ça derrière son rideau de fer.

* Tous les propos sont recueillis dans l'excellent ouvrage de Michael Boehlke & Henryk Gericke: "Too much future - le punk en république démocratique allemande". (ed. Allia).



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